Retour à l'accueil

 

Souvenirs

 

Mes parents m'ont couché et vient l'heure de dormir. Dans la pénombre de ma chambre, des milliers de gouttelettes diaphanes orbitent autour de mon lit. Elles forment un globe parfait, un écran entre la nuit et moi. Tout se m'englobe.

 

J'ai cinq ans

Mon âme est une bulle angélique

Mais tout se m'évapore

 

Quelque chose étrangère a surgi dans la familiarité de ma chambre. Proprioceptif oblique, étranger à moi-même, mon corps se me pense. "J'existe !" Cette pensée colonise tout le réel et balaie la signification de toute chose. Ineffable vérité de chair, je me découvre en vie sans savoir que faire de ce terrifiant privilège. C'est la seconde fois que je suis jeté dans le monde, mais je goûte au vertige de la liberté pour la première.

 

J'ai huit ans

Mon âme est une pluie dans le désert

Mais tout se m'évapore

 

Nous sommes allongés sur le bitume encore chaud du terrain de tennis. La nuit est pleine du chant des grillons, de rires inquiets d'enfants, d'arômes de pinède rôtie au soleil d'août, et le ciel cinglé d'étoiles filantes se déverse sur ma face. Ma conscience flotte toute nue dans une vertigineuse absence.

 

J'ai douze ans

Mon âme est une goutte bleu pâle dans la nuit éternelle

Mais tout se m'évapore

 

Je suis traversé par un flux qui noircit du papier et se m'invente des mondes pour répondre aux questions des amis que je n'ai pas.

 

J'ai quatorze ans

Mon âme est un écoulement inquiet

Mais tout se m'évapore

 

Je me crois amoureux. Je lui dis "je t'aime" et, bien sûr, je me trompe. Car je ne saurais définir aucun des trois termes de cette phrase. Ce que je lui dis en réalité, c'est "je te m'aime", c'est que je m'aime à travers elle.

 

J'ai dix-sept ans

Mon âme est un geyser

Mais tout se m'évapore

 

Dans une marée humaine assoiffée d'extase, nous nous dansons sur la terre qui tremble !

 

J'ai vingt-cinq ans

Mon âme est un tsunami synesthésique

Mais tout se m'évapore

 

Deux chamois se me surgissent à chaudes larmes au point du jour

 

J'ai vingt-sept ans

Mon âme est un lac saupoudré de frasil

Mais tout se m'évapore

 

Mes silences emmurés par-dessus ses sanglots

 

J'ai trente ans

Mon âme est une banquise disloquée

Mais tout se m'évapore

 

Nos souffles se nous conversent

 

J'ai trente-trois ans

Mon âme est un grand lacis de ravines

Mais tout se m'évapore

 

Alors je conjure à coup de métaphores l'oubli de ses métamorphoses. Je convoque, dans un joyeux désespoir, le souvenir archaïque d'une âme-monde en forme de membrane ronde. Le langage grésille en moi comme une sève, et, au beau milieu de l'étriquement des choses, les mots m'expansent en s'insinuant dans les replis de mes paysages intérieurs. J'écris pour me terraformer, car toute âme est un habitat Gaïamorphe. Et je cherche l'équilibre intérieur où, entre deux cataclysmes climatiques, une certaine fluidité de l'âme-monde originelle devient possible. Alors, il faut que je te dise : je te vois. Je vois la luminescence de ton langage, j'ai le vertige de ta merveilleuse existence et j'apprends à tes côtés que chaque relation a son âme propre reliant l'éternel et l'éphémère, le concept et la perception, le minéral et le spirituel. Que prendre soin d'une âme, c'est prendre soin de toutes les autres.

 

Tu me s'aimes et j'ai les âmes lourdes de miliards d'années d'expansion universelle, je pressentons le souvenir des forges du chaos-monde, métaboliserais l'éternité dans l'éclair née de la rencontre entre deux étincelles de vie nées d'une métamorphose de consciences archéennes, je surent notre devenir monstre et pour cela je ne t'en s'aime que davantage. Je chérissez l'orgueil de nos fragilités sapiosexuelles. Je se m'évapore, je se me déconstruit et redécouvre sous des millénaires de violences sédimentées comme la banquise le coeur battant de la poésie. Tout se m'évapore et libère des énergies précambriennes dans les aphrosphères. Je se me recompose balloté au gré d'énergies que nos intelligences hypnotisées par leur facultés préhensiles oublient d'embrasser.

 

Alors, tout se m'archipélise, tout se me relie, tout se me peuple, tout se me flue, tout se me compose et se me recompose, tout se m'écume... et tout se m'évapore.